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L’oeil du maître

Le Ladies’ Morning Musical Club a concocté une 125e saison très prometteuse. Les pianistes Stewart Goodyear et Christian Blackshaw (le 19 mars 2017 : on s’y prend maintenant pour réserver !), le violoniste James Ehnes, le violoncelliste Pieter Wispelwey, la soprano Karina Gauvin et les Quatuors Pacifica, Hermes, Doric et Ébène en seront les protagonistes à la suite de Benedetto Lupo, admirable de tenue et de vision dimanche après-midi.

Le programme choisi par le pianiste italien semblait absolument parfait avec des corrélations dans chacune des parties du concert et entre les deux moitiés. Ainsi les deux oeuvres de Chopin, judicieusement couplées, sont de la même période. Il y a dans la Polonaise-Fantaisie de Chopin, comme une sorte d’appel d’air, de quête, que l’on ressent aussi dans la Sonate-Fantaisie de Scriabine, alors que les fantômes de ce dernier peuplent aussi l’imaginaire torturé de Rachmaninov.

Comme il nous l’a encore une fois montré dimanche, les récitals de Benedetto Lupo sont des fontaines de jouvence. On est quasiment sûr de pouvoir s’y abreuver, d’y apprendre ou de voir s’ouvrir des perspectives. Ce fut le cas lors de la dernière présence de Lupo au Ladies’ Morning, avec la mal-aimée sonate de Tchaïkovski qu’il avait littéralement réhabilitée. Benedetto Lupo est un vrai interprète qui souligne avec raison le poids de la désillusion et de la douleur qui pèse sur la Polonaise-Fantaisie de Chopin.

Lupo nous donne bien plus que du grand piano. Il nous ouvre les portes d’une expérience musicale. Ce sont ses lectures des partitions qui permettent cela, des lectures nourries de partis pris intéressants. Il était fascinant d’entendre à quel point le 1er volet de la Sonate-Fantaisie de Scriabine (1898) anticipe l’univers de la sonate de Janacek (1906). Le pianiste italien donne au second volet de Scriabine un aspect furioso assez fascinant.

En parallèle de sa carrière de concertiste, Benedetto Lupo est un professeur très réputé. On le comprend aisément, car il a l’oeil d’un maître pour lequel tout est conceptualisé, notamment au niveau de la respiration dans la succession entre les mouvements. Parfois, elle se fait dans une lente résonance; parfois, elle est très abrupte, mais avec une logique musicale est « dramaturgique ».

Le pianiste italien n’interrompt jamais le flux de la 3e Sonate de Chopin, dont il organise les phrases, par un usage généreux de la pédale, en vagues sonores. Son Finale est aussi impatient et fougueux que celui de Charles Richard-Hamelin lors du Concours Chopin, que le pianiste québécois attribuait récemment, en entrevue au Devoir, à un état de grâce non reproductible.

Dans Rachmaninov, Lupo choisi la mouture la plus dense de la partition (révision de 1931 sans aucune retouche), et en fait une lecture démiurgique, absolument maîtrisée dans ses emportements les plus exaltés. Pendant tout ce récital, Benedetto Lupo ne lâche rien. Il nous tient en haleine, éblouis. Quel pianiste, quel artiste !

Christophe Huss, Le Devoir
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